Le Partage sur le Web

Le partage sur le Web : personnages virtuels et Web 2.0 selon Martine Neddam :: Par Paule Mackrous | .dpi: la revue électronique du StudioXX

Le partage sur le Web : personnages virtuels et Web 2.0 selon Martine Neddam :: Par Paule Mackrous

Soumis par admin le 17 juin, mycoplasmosis 2009 – 19:51
Une entrevue Skype avec Martine Neddam

Cette chronique présente une entrevue réalisée via le logiciel Skype avec l’artiste française vivant aux Pays-Bas, Martine Neddam. Une des pionnières de l’art Web, Martine Neddam est connue, entre autres, pour ses personnages virtuels participatifsMouchette (1997) et David Still (2001). Plus récemment, elle a créé la plateformewww.virtualperson.net , un outil poétique qui permet aux usagers de créer leur propre personnage virtuel. Dans cette entrevue, Martine Neddam nous entretient sur sa pratique artistique hypermédiatique et ses réflexions sur la mise en forme de l’information et le Web 2.0.

.dpi  La mise en ligne de votre première œuvre interactive, Mouchette , remonte à 1997. Cette œuvre proposait une interface à contenus participatifs bien avant la venue de ce qu’on appelle communément le Web 2.0. Que pensez-vous du Web 2.0 en regard de votre travail artistique sur Internet?

Martine Neddam  : Il y avait des contenus participatifs avant l’avènement du Web 2.0, comme, par exemple, les formulaires en ligne. L’usager pouvait répondre à des questions par le truchement de ces formulaires qui étaient soit envoyés par courriel ou encore diffusés sur des sites Internet. Lorsque j’ai pris connaissance de ces formulaires, dès 1996, j’ai créé des œuvres en utilisant ce procédé. Quand j’ai commencé à faire ce genre d’interfaces dynamiques, c’était à l’époque où elles n’existaient pas encore en libre-accès. Je les faisais entièrement écrire par un programmeur. Ce qui m’intéressait, dans ce type d’interface, était le dialogue avec le public. Les usagers étaient sollicités pour répondre à des questions sur mon site.

Ensuite, je recevais les réponses par courriel et, dans certains cas, je les mettais en ligne en réécrivant des pages HTML. Peu à peu, j’ai élaboré différentes mises en forme de ces « matériaux » que représentent pour moi les réponses des usagers. Il était important que ce qui se déroulait dans le cadre du site retourne ensuite au site. Dans le cas de   l’œuvre Mouchette , les commentaires des usagers participent de la narrativité du personnage.

Dans certains cas, je ne diffusais pas les réponses, car ce qui importait était surtout d’impliquer l’usager dans un processus réflexif. La forme interrogative permet d’engendrer un tel processus. J’ai étudié la linguistique et la forme interrogative m’a toujours particulièrement intéressée. Une question contient à la fois une information et un acte de langage. Une question posée, même lorsqu’il n’y a pas de réponse, c’est une manière de mettre en forme les informations et d’impliquer l’usager. Par exemple, j’ai fait un quiz sur le personnage Mouchette du film de Robert Bresson ( Mouchette , 1967). La forme du quiz permettait de raconter l’histoire du personnage cinématographique d’une manière particulière. L’important n’était pas de répondre aux questions du quiz, ou de deviner les bonnes réponses : le quiz était, pour moi, une manière de raconter le film, de lui rendre hommage.

L’usager qui reçoit une question en naviguant sur mon site se retrouve comme mis en demeure d’avoir une opinion. Par exemple, lorsque je demande, dans le site de Mouchette , quel goût peut avoir ma langue en ordonnant à l’internaute de coller sa langue sur l’écran, c’est une manière d’engager l’usager dans une réflexion. Il y a deux choses dans la question : la mise en forme d’un message et le procédé rhétorique qui induit l’implication du receveur du message.

Peu importe qu’on me dise que ça a le goût du poulet ou des fraises, ce qui importe est la suggestion que l’écran ait un goût. Un écran est très près de l’usager. Il est plus près physiquement, voire plus intime qu’un écran de télévision. On y est fortement impliqué corporellement.

Lire est aussi un acte. J’ai toujours lu les messages envoyés par les usagers de mon site : je suis ainsi la lectrice de tous les contenus participatifs que l’on retrouve sur mes sites Internet. À la différence du Web 2.0, qui a rarement un lecteur impliqué dans la diffusion des contenus, rien n’est en ligne qui n’ait été filtré par moi-même. Poser une telle question, lire la réponse et la mettre en forme est, pour moi, un mode d’écriture. Dans l’usage des blogues, par exemple, il n’y a pas nécessairement de lecteur entre la rédaction du commentaire d’un usager et la mise en ligne de ce commentaire. Le Web 2.0 fonctionne sur les principes de mise en ligne automatique. Ce n’est pas du tout ce que je pratique : j’œuvre un Web pour lequel il y a toujours un être humain au centre. C’est le Web dans lequel je crois. Le Web est un réseau composé d’êtres humains qui échangent des informations et non un réseau d’informations qui s’échangent de manière autonome selon des protocoles automatisés. Par ailleurs, quand on ne modère pas, il y a tout de suite des abus : pornographie, spam , vandalisme. Tout ce qui est mis en libre usage est aussi soumis à ces abus.

Dans plusieurs œuvres, j’ai travaillé sur la nature de la circulation. Dans l’œuvre Mouchette , par exemple, cette circulation est complètement labyrinthique. Dans beaucoup de cas, j’essaie de brouiller les pistes avec, par exemple, des liens invisibles créés à l’aide d’images transparentes. Le lien apparaît seulement quand on passe la souris sur l’interface. Il y a des scripts qui sont cachés. Je mets ainsi le visiteur dans une position d’exploration et de découverte. Il doit chercher sur la page ce qui est à voir. Un site commercial n’a pas intérêt à cacher les choses. Il va raccourcir les étapes et mettre les choses de manière très évidente (par exemple, Amazon.com et le one-click order ). Les interfaces du Web 2.0 cherchent à raccourcir le nombre de clics de souris, le but étant de réduire le temps de recherche le plus possible, afin que l’action ait lieu le plus rapidement possible.

.dpi  Les contenus fournis par l’usager sont donc intégrés à vos œuvres interactives ( David Still, Mouchette ).    Les usagers ont la possibilité de répondre aux courriels des personnages ou encore de répondre à des questions posées dans le site (par exemple : « why did you kill my cat? »). Le tout est conservé dans les sites et participent d’une certaine forme d’archive. Pour ce numéro de .dp i, je m’intéresse à la question des archives personnelles et à leur caractère fictif . J’ai donc envie de vous poser la question qui était dans l’appel de textes : u ne série d’archives individuelles peut-elle constituer une archive collective ? Comment s’articule la part de la fiction dans la constitution d’une archive personnelle sur le Web?

Martine Neddam  : À un moment donné, j’étais débordée par les réponses des usagers. Quand j’ai créé la section du site de Mouchette qui porte sur le suicide en proposant aux usagers de fournir un « kit de suicide », j’ai eu beaucoup de réponses.

Il y avait beaucoup de gens qui avaient envie de parler du sujet. Ils utilisaient mon œuvre pour parler de choses très émotionnelles et pour chercher des réponses à leurs problèmes. À ce moment, je me suis sentie très impliquée par les réponses. Je ne m’y attendais pas. Le Web était en train de se développer et, soudainement, ce n’était plus uniquement les gens de la sphère artistique qui me répondaient, mais c’était un peu tout le monde qui arrivait sur mon site par les moteurs de recherche, par exemple, avec le mot-clé « suicide ». J’étais fascinée par le phénomène et totalement impliquée émotionnellement. Je peux m’amuser à manipuler l’usager en l’engageant dans mon œuvre avec des questions, mais dans ce cas-ci, c’est moi qui me suis fait prendre en lisant les messages de gens désespérés. Par ailleurs, travailler sur des sujets sensibles, voire subversifs, me confère une grande responsabilité.

Tous les commentaires des usagers constituent une grande base de données qui devient un matériau très précieux. J’ai tout conservé dans mes archives et, maintenant, je fais des œuvres de fiction en puisant à nouveau dans cette base de données. Une fois que j’ai des matériaux, je peux, avec des instruments de recherche comme des mots-clés, par la création de zones de langage, délimiter des corpus de texte. Je crée une remise en forme des textes de la base de données qui contient les réponses des usagers sur le suicide. Dans le cas de l’œuvre publiée dans la revue Item , j’ai inscrit les textes dans des phylactères à côté de personnages.

Une fois que cette base de données, constituée des réponses des usagers, est conçue, je trouve donc intéressant de mettre en forme le contenu de manière différente.

Quand j’ai fait le travail sur le chat ( kill that cat ) sur le site de Mouchette , j’ai mis en ligne les réponses et j’ai créé des catégories disponibles pour les usagers. Une fois que j’ai obtenu les réponses à la question « Why did you kill my cat? », j’ai un corpus de textes qui est catégorisé. C’est intéressant parce que, finalement, on s’aperçoit que les réponses se ressemblent beaucoup.

Cela constitue un corpus de textes avec lequel on peut créer autre chose. Dans le cas du chat, ça devient une archive collective en ligne dans laquelle on peut chercher avec des mots-clés. C’est une œuvre qui produit un matériau et conserve du matériau en même temps.

.dpi  Le développement des technologies du Web 2.0 engendre l’accessibilité d’une panoplie d’interfaces relativement faciles à utiliser (YouTube, blogs formatés, MySpace, Facebook, Second Life). Ne requérant pas une connaissance de la programmation informatique, ces interfaces permettent à une plus large part de la population de se servir d’Internet comme moyen de diffuser, voire de publier ses propres informations mais aussi de créer des œuvres d’art. Les gens peuvent facilement se créer une identité à l’aide des différentes interfaces en ligne. Vous proposez une plateforme, Virtualperson.net , qui permet de créer des personnages en ligne, que souhaitiez-vous apporter avec cette plateforme?

Martine Neddam  : Ce que je regrette du Web 2.0, ce n’est pas l’aspect participatif, mais plutôt l’aspect commercial. Le fait que, finalement, il n’y ait pas beaucoup de place à la créativité. Les oeuvres qui utilisent les outils et interfaces du Web 2.0, c’est souvent en les détournant. Le Web 2.0 ne donne pas des outils de création approfondis. L’usager n’a pas véritablement la main mise sur les outils.

J’ai conçu la plateforme virtualperson.net à la manière d’une œuvre que j’ai créée précédemment  :   Xiao Quian .

Pour cette œuvre et pour la plateforme, j’ai utilisé la notion de personnage virtuel comme procédé narratif permettant d’associer le texte et l’image. Ce avec quoi j’ai beaucoup de mal avec les interfaces du Web 2.0, par exemple, est le fait qu’elles ne proposent pas une relation dynamique entre le texte et l’image. Souvent, mes œuvres sont créées de cette manière. Avec le texte et l’image ensemble, ça devient une performance, c’est comme si l’auteur du site se trouvait derrière l’écran. On lui propose une rencontre.

Avec virtualperson.net , j’avais envie de créer une interface qui serait à l’usage du public à partir de quelque chose que j’avais déjà exploré moi-même dans ma création. Je propose de combiner le texte et l’image d’une manière à créer de l’interaction. On passe d’une image à l’autre et une fluidité est engendrée par les fade in et les fade out que j’ai intégrés à cette plateforme. Le fait de passer doucement d’une image à l’autre procure un effet physique, voire tactile. Le lien entre l’usager et ce qui se déroule à l’écran devient très fort.

.dpi  Je trouve personnellement que la plateforme « virtualperson.net » stimule beaucoup la créativité et intègre une dimension littéraire intéressante. Enfin, pour ma part, je me surprenais à créer un récit et parfois, le récit s’articulait lui-même par la succession de deux images. Je remarque la forte présence du texte dans vos œuvres de fiction sur le Web et dans la plateforme que vous proposez. J’aimerais vous entendre au sujet de la fiction de l’information et du rapport texte et image dans votre production artistique sur le Web.

Je tenais beaucoup à ce que le texte apparaisse en couches successives afin que l’on ne sache pas où cela nous mène ou quand l’histoire se termine. J’aime cette idée qu’il y a du texte sous le texte et celle d’écrire des fragments, des bouts de phrases, avec un mot qui sert d’articulation, de lien vers la suite du texte. En voyageant comme ça, d’un bout de texte à l’autre, on entre dans la profondeur du texte. On peut mettre en forme l’action au fur et à la mesure de la curiosité du lecteur.

Ce ne sont pas des choses qui sont proposées dans les interfaces du Web 2.0. Les interfaces de blogue sont plutôt envahissantes et restrictives, elles sont découpées en plusieurs morceaux. On ne donne pas la possibilité à l’usager de mettre en forme son contenu. Dans les interfaces d’édition de blogues, je suis énervée parce qu’il y a beaucoup de choses dont on ne se sert pas et qu’on ne peut enlever. J’aime offrir quelque chose qui est simple à manipuler, qui va à l’essentiel. Cela permet de définir clairement et de désencombrer l’information.

Pour l’instant, je partage la plateforme virtualperson.net avec les gens que je connais. Mais pour que cette plateforme devienne un outil vivant, il faut que ça devienne un réseau. Je n’ai pas le temps de le gérer, je suis tellement occupée par les autres personnages virtuels à contenus participatifs. Ainsi, partager un outil ou une œuvre, ce n’est pas de le jeter à l’usage; ça demande beaucoup de travail. Je n’ai pas d’autre intérêt que le plaisir de partager cette plateforme, mais cela prend beaucoup de temps et d’énergie. La remise en ligne des informations est sous ma responsabilité. Je suis la co-auteure de tout ce qui est publié dans la mesure où je lis tout. Je m’engage dans ces textes-là et je suis ainsi porteuse des mots des autres.

 

Références :

Sites Internet de Martine Neddam

www.mouchette.org
www.mouchette.net
www.ihatemouchette.org
www.davidstill.org
www.virtualperson.net
www.virtualperson.org
www.neddam.info
www.neddam.org
www.bernardosoares.org

Bio de l’artiste :

Martine Neddam est une artiste qui utilise le langage comme matière première. Les actes de langage, les modes d’adresse, la parole dans l’espace public, telles sont les thématiques qui alimentent son oeuvre dès l’origine. À partir de 1988, elle expose des objets porteurs de textes (bannières, plaques gravées, ombres sur le mur) dans des galeries et des musées. Elle a aussi réalisé de nombreuses commandes publiques dans plusieurs pays d’Europe: Pays-Bas, Grande-Bretagne, France.

 



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