Mouchette démultipliée sur le net


«MOUCHETTE» DÉMULTIPLIÉE SUR LE NET
Par Annick RIVOIRE— 

La veuve du cinéaste poursuit un site qui s’inspire du film, sans autorisation.

C’est une histoire croquignolette, qui prouve que le droit d’auteur est plus que chahuté à l’heure du copier-coller généralisé sur le Net. «L’affaire Mouchette» a débuté cet été, quand la veuve de Robert Bresson décide de faire respecter les droits moraux du cinéaste, bafoués depuis 1996 par le site de Net-art Mouchette.org. Et demande à la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), qui en gère les droits, d’exiger «que toute référence au film Mouchette ainsi qu’à Robert Bresson soit supprimée» de ce vrai-faux site perso. Craignant les poursuites, persuadée que la justice accédera en toute logique à la requête de la veuve Bresson, la Mouchette du Web (qui tient à rester anonyme, l’essentiel de son travail fictionnel tournant autour des questions d’identité et d’anonymat sur le Web) retire les pages incriminées, en l’occurrence un quizz rapprochant le film Mouchette du site Mouchette.org (1). Et mobilise aussi sec la communauté des Net-artistes, prompts à réagir à «un cas de censure via le droit d’auteur», comme l’affirme Nicolas Malevé, du site Constant, organisateur d’événements autour de la culture du réseau à Bruxelles.

Trente exemplaires. Plutôt que de lancer l’énième mouvement de bannières et pétitions en ligne, les mécontents imaginent un kit pour site miroir. A télécharger en ligne, à charge pour les webmestres solidaires d’héberger sur leur serveur les pages interdites. Aujourd’hui, après deux mois de mobilisation, le quizz de Mouchette.org existe à plus de trente exemplaires, sur les sites d’un artiste new-yorkais, d’un chercheur parisien ou d’une bande d’auteurs français… La mobilisation réunit les partisans du Copyleft (littéralement «la gauche d’auteur») qui militent pour un contrat s’appuyant sur les règles de la propriété intellectuelle (donc le respect du droit moral), mais en autorisant les mélanges, copies et diffusions des oeuvres sous Copyleft.

A la SACD, qui voyait «l’affaire close», on ne décolère pas contre ces atteintes au droit moral, qui stipule que toute reproduction (ici des photos du film) est soumise à l’autorisation de l’auteur : «Ils feraient mieux d’interpeller le politique, ce n’est pas entre les sociétés d’auteur et les internautes libertaires que ces choses se décident.» De fait, même les pro-Copyleft sont divisés pour défendre Mouchette.org.

En jeu : le droit d’auteur. La Net-artiste, qui entretient la fiction biographique d’une jeune fille de 13 ans, suicidaire, n’a jamais demandé d’autorisation à Robert Bresson (mort en 1999). Antoine Moreau, qui a lancé le Copyleft artistique en France, reconnaît qu’il «n’y a pas d’affaire» mais une «protestation de mécontentement, par sympathie pour Mouchette.org». Au contraire, Nicolas Malevé espère que la mobilisation «incite la veuve Bresson à revenir sur sa décision», puisque le «problème intrinsèque du droit d’auteur, c’est le monopole et l’impossibilité de transmission». Et d’appeler la SACD à plus de souplesse : «Quand vont-ils comprendre que leur clientèle sera composée de plus en plus d’emprunteurs et de transformateurs ?» La SACD se défend : «Nous défendons le droit d’auteur dans le cadre de la législation actuelle.» Le débat ne fait que commencer….

(1) Ce soir à Marseille, la Compagnie présente Mouchette.org, puis organise un débat, samedi à 18h, «copyright qui copiera bien le dernier», avant de projeter dimanche, à 18 h 30, le Mouchette de Bresson. Tél : 04 91 90 04 26 www.la-compagnie.org

Annick RIVOIRE



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